En des temps reculés, lorsque les Dragons Divins régnaient encore dans les cieux et que leurs ombres majestueuses effleuraient les terres d’Izuvis, se dressaient deux cités grandioses, Aldelith et Candar, comme les deux faces d’une même pièce, semblables et pourtant opposées.
Nées du même fleuve, le Sioras, elles s’épanouissaient de chaque côté de ses rives, en une rivalité aussi ancienne que le jour et la nuit.
Aldelith, la première des sœurs, se tenait fièrement sur la rive orientale, baignée par les premières lueurs de l’aube. Ses murailles d’or et de pierre, sculptées par les meilleurs artisans du royaume, captaient les rayons du soleil levant, et la cité brillait d’un éclat divin, comme si le ciel lui-même l’avait bénie.
Les habitants d’Aldelith louaient la lumière et le pouvoir de Mastaphor, le Dragon de Lumière, et vénéraient celui qui, dans sa gloire et sa magnificence, avait façonné leur destin. À la tête de cette cité se tenait le roi Sangdragon Élidar, descendant direct de l’illustre Mastaphor. Grand, noble et imposant, il portait en lui le feu doré du dragon qu’il prétendait être son ancêtre. Sous son règne, Aldelith prospérait, rayonnant telle une étoile au firmament d’Izuvis, et sa lumière se répandait sur toutes les terres environnantes. Mais bien que son cœur fût empli de la chaleur du soleil, il était déchiré par une passion secrète, une flamme cachée qui le consumait jour après jour.
De l’autre côté du Sioras, sur la rive occidentale, se dressait Candar, sœur jumelle et pourtant rivale d’Aldelith. Là où Aldelith brillait dans la clarté de l’aube, Candar se déployait sous les ombres du crépuscule, ses tours et ses murailles s’élevant dans un ciel teinté de pourpre et de noir. La cité, parée de métaux sombres et de pierres précieuses étincelantes, semblait absorber la lumière du jour pour se draper dans le mystère de la nuit.
Les Candariens, peuple fier et énigmatique, dédiaient leur existence à Ashedisir, la Dragonne des Ténèbres, maîtresse des ombres et des secrets cachés dans la profondeur de la nuit. À la tête de Candar régnait la reine Sangdragonne, Lydara, héritière d’Ashedisir. Son regard perçant, semblable à deux rubis ardents, reflétait la sagesse et la froideur de la nuit éternelle. Elle était aussi redoutée qu’admirée, sa beauté sombre dissimulant une force intérieure qui pouvait égaler celle de son frère de lumière. Mais sous cette façade impassible, le cœur de Lydara battait d’un amour caché, une passion brûlante pour celui qu’elle ne pouvait atteindre sans trahir son devoir.
Ainsi, Élidar et Lydara, roi et reine des cités rivales, étaient liés par une passion aussi puissante que leur devoir de régner. Leur amour était une étoile interdite dans un ciel déchiré entre le jour et la nuit, une flamme qui ne pouvait brûler sans mettre en péril l’équilibre fragile de leurs royaumes. Pourtant, dans les ombres et la lumière, ils se cherchaient, s’espérant, se haïssant autant qu’ils s’aimaient, pris au piège de leurs obligations sacrées. La vallée du Sioras voyait ses deux joyaux briller d’un éclat plus intense à chaque lever et coucher du soleil, chaque cité cherchant à surpasser l’autre, non seulement en puissance mais aussi en splendeur.
Les chants des poètes louaient leur grandeur, tandis que les murmures des sages mettaient en garde contre les dangers de l’orgueil et de l’ambition démesurée. Car il est dit que lorsque la lumière et l’obscurité se rencontrent, ce n’est pas toujours la paix qui en découle, mais parfois un choc capable de changer la face du monde.
Et ainsi, Aldelith et Candar, malgré leurs amours et leurs haines, continuaient à croître et prospérer, ignorantes des forces plus grandes qui se tramaient au-delà des montagnes et des plaines, des forces qui attendaient le moment où les destins des deux cités s’entrelaceraient enfin, dans un éclat fulgurant de lumière et de ténèbres, qui laisserait à jamais une marque indélébile sur la terre d’Izuvis.
Les jours passèrent et les années s’entassèrent, comme les grains de sable portés par le vent à travers les déserts d’Orient. Les cités jumelles, ne cessaient de croître en richesse et en grandeur. Mais avec cette prospérité venait une soif insatiable de surpasser l’autre, une rivalité que rien ne pouvait apaiser. Chaque aube naissante était un nouveau défi, chaque crépuscule tombant une invitation à la surenchère.
Sous la conduite d’Élidar, Aldelith se parait d’un éclat de plus en plus intense. Le roi, dans sa quête pour honorer Mastaphor, ordonna la construction d’une tour qui atteindrait les cieux, une flèche de lumière pure s’élevant des terres, telle une offrande au Dragon de Lumière. Cette tour, nommée Lumenclad devait atteindre les étoiles pour briller à jamais dans l’éther, symbolisant l’ascension des mortels vers la divinité. Les pierres étaient taillées dans les montagnes les plus sacrées, choisies pour leur pureté et leur éclat. Les ouvriers travaillaient sans relâche, car le roi exigeait que chaque étage, chaque muraille, soit à la hauteur de la gloire du Dragon de Lumière. La tour, brillant de mille feux, devenait un défi lancé aux cieux, un appel à la divinité elle-même pour qu’elle reconnaisse la grandeur de ses enfants.
Mais à Candar, Lydara, la reine des ombres, ne pouvait rester impassible face à cette arrogance. Comme la nuit réplique au jour, elle décréta que sa cité, en réponse, érigerait un monument encore plus grandiose. Ce temple, le Noclinth, dédié à Ashedisir, serait creusé dans les entrailles de la terre, là où la lumière du jour n’oserait jamais pénétrer. Les tunnels s’enfonçaient toujours plus profondément, formant un labyrinthe souterrain dont les murs résonnaient des prières murmurées à la gloire de la Dragonne des Ténèbres. Les prêtres et les devins de Candar travaillèrent dans les profondeurs, sculptant la roche noire et façonnant des autels où des flammes pourpres brûleraient éternellement. Le temple, disaient-ils, s’étendrait jusqu’au cœur du monde, un reflet sombre du ciel étoilé.
Pourtant, les fondations de ces œuvres colossales, bien que bâties sur la foi et le dévouement, n’étaient en réalité que du sable, mouvant et instable, car elles reposaient sur une vanité mortelle que rien ne pouvait apaiser.
Ainsi, sous l’apparence de la piété, les deux cités se répondaient coup pour coup, chaque réalisation architecturale ou rituelle n’étant qu’un nouveau palier dans cette escalade démesurée. Leurs richesses étaient dépensées sans compter, leurs peuples travaillaient sans relâche, tout cela pour satisfaire l’orgueil de leurs monarques et la gloire de leurs dragons tutélaires.
Les prêtres d’Aldelith continuaient de chanter les louanges de leur tour de lumière, affirmant qu’elle symbolisait la pureté de Mastaphor, le Dragon Zénithal. À Candar, les oracles prophétisaient que le temple d’ombres serait le sanctuaire ultime, où Ashedisir, la Dragonne du Nadir révélerait un jour les secrets les plus profonds de l’univers. Chacun voyait dans l’œuvre de l’autre un affront, une tentative de revendiquer une suprématie divine que seul le temps et la volonté des dragons pourrait trancher.
Les rumeurs de cette folie atteignaient les contrées les plus éloignées, et certains murmuraient que les cieux eux-mêmes se troublaient de tant d’orgueil. Car si les mortels cherchent à égaler les Dragons Divins, n’est-il pas écrit dans les annales anciennes qu’une telle vanité ne peut que mener à la chute ? Pourtant, les avertissements restèrent sans écho.
Et ainsi, la tour d’Aldelith s’élevait de plus en plus haut, perçant les cieux avec son éclat aveuglant, tandis que le temple de Candar s’enfonçait toujours plus bas dans les ténèbres, absorbant les ombres du monde entier.
En dépit de ces folies, les jours passaient et les deux monarques continuaient de s’aimer en secret. Au milieu des eaux argentées du Sioras, là où les courants s’adoucissent et où le monde semble suspendu entre le jour et la nuit, se trouvait un îlot sans-nom et oublié des mortels. Seuls quelques sages se souvenaient encore des légendes murmurées sur ce sanctuaire, mais même eux ne pouvaient dire avec certitude ce qui avait conduit à son abandon. Pourtant, dans ce lieu que personne ne songeait à visiter, les deux âmes tourmentées trouvaient refuge.
C’était ici, loin des regards et des intrigues de leurs cités respectives, qu’Élidar et Lydara se retrouvaient. Le roi et la reine, porteurs de la lumière et des ténèbres, unis par une passion aussi intense que la rivalité entre leurs cités était féroce. Leur amour, aussi interdit que profond, défiait les lois des mortels et des dieux, car chacun savait que cet amour ne pouvait s’épanouir au grand jour sans que les fondements mêmes de leur monde n’en soient ébranlés.
Le roi, vêtu de sa cape d’or, traversait le fleuve sur une barque de lumière, ses écailles brillantes réfléchissant les rayons du soleil. Son cœur battait plus fort à chaque coup de rame, car il savait que de l’autre côté, Lydara l’attendait. La reine, drapée dans une robe de nuit, glissait silencieusement jusqu’à l’îlot, se faufilant à travers les ombres comme une ombre elle-même. Lorsque leurs regards se croisaient, il semblait que le monde entier retenait son souffle. Sous les frondaisons d’arbres anciens, ils se rejoignaient enfin. Leurs mains, qui portaient le poids des couronnes et des destinées de leurs peuples, se trouvaient dans une étreinte douce et désespérée. Ici, ils étaient simplement Élidar et Lydara, des êtres de chair et de sang, capables d’aimer et de souffrir, loin des titres et des devoirs.
Au zénith, l’éclat d’Élidar imprégnait Lydara de toute sa passion, chaque baiser semblant absorber les rayons du soleil lui-même. Leur amour était une flamme ardente, brûlant avec l’intensité de mille soleils. Le sanctuaire, oublié de tous, s’illuminait alors d’une clarté qui rivalisait avec celle du jour, comme si l’île toute entière renaissait sous l’effet de leur union. Le temps semblait s’arrêter, et pour quelques instants, ils oubliaient le monde extérieur et la rivalité ancestrale qui séparait leurs peuples.
Mais lorsque le soleil commençait à décliner à l’horizon, leur amour se teintait d’une sombre mélancolie. Le crépuscule apportait avec lui la douleur prochaine du retour, la nécessité de se séparer pour reprendre leurs rôles de monarques. Leurs étreintes devenaient alors plus fébriles, comme si chaque baiser volé était une tentative désespérée de retenir le temps.
Puis venait le nadir, le moment le plus sombre de la nuit, où les ténèbres de Lydara enveloppaient Élidar, sa lumière s’éteignant doucement dans les bras de sa reine. C’était alors le temps des adieux, des paroles murmurées dans le silence de l’île endormie. Ils se quittaient toujours avec un sentiment d’incomplétude, sachant que ce qu’ils partageaient ici ne pouvait jamais être révélé. Chaque départ était un arrachement, chaque retour vers leurs cités respectives une épreuve de plus pour leur cœur. Pourtant, ils revenaient, encore et encore, attirés par cette flamme qui les consumait de l’intérieur. Ils savaient que cet amour était impossible, mais il était plus fort que tout ce qu’ils avaient connu.
Mais avec chaque rencontre, ils sentaient aussi croître le péril qui pesait sur eux, une menace sourde, tapie dans l’ombre de leur rivalité. Et quelque part, dans les cieux, deux regards draconiques observaient, indifférents aux tourments des mortels, se contentant de suivre, avec une majestueuse et terrifiante indolence, ce défi lancé aux forces de l’univers.
Entre les cités-soeurs, ce qui avait commencé comme une compétition subtile, un jeu de pouvoir et de grandeur, se mua progressivement en une lutte acharnée pour la suprématie. Les citoyens eux-mêmes, autrefois liés par une histoire commune, étaient désormais divisés, attisant les braises de la guerre par leur zèle et leur loyauté. Les poètes des deux cités chantaient les louanges de leur roi ou de leur reine, attisant le feu de la discorde.
Mais ce n’était pas seulement dans la pierre et la terre que la rivalité prenait forme. Les armées d’Aldelith et de Candar se préparaient, renforcées par la conviction que la grandeur de leur cité devait se traduire par la victoire sur l’autre. Des alliances étaient forgées, des armes bénies par les prêtres de chaque cité, qui invoquaient la protection de Mastaphor et d’Ashedisir. Les murailles se hérissaient de soldats, et les portes se fermaient sous le poids de la guerre imminente. Le vent lui-même portait les murmures de la bataille à venir, tandis que les cieux s’assombrissaient de présages funestes.
Et puis, un jour, les premières étincelles de la guerre éclatèrent. Ce n’était qu’une escarmouche oubliée, dont on ne connaît même plus l’instigateur, mais elle marqua le début d’un conflit qui allait embraser les deux cités et la haine entre les peuples ne cessa de croître.
Élidar et Lydara, ces amants maudits, se retrouvaient désormais plongés dans un conflit qu’ils n’avaient jamais voulu, mais qu’ils ne pouvaient plus éviter. Chaque coup porté semblait résonner de plus en plus fort dans les cieux, où les dragons observaient avec une patience sinistre. La lumière de Lumenclad et les ombres du Noclinth se disputaient la domination des terres, mais aucune ne pouvait triompher sans l’anéantissement total de l’autre.
Et dans cette lutte désespérée, les dragons eux-mêmes se rapprochaient…
Comme en écho à la folie des mortels, Mastaphor, le Dragon de Lumière, et Ashedisir, la Dragonne des Ténèbres, se préparaient à un affrontement qui secouerait les fondations du monde. Les cieux grondaient déjà de leur colère naissante, et les terres tremblaient sous l’ombre de leur déferlement imminent de puissance. Car la guerre des mortels n’était qu’un prélude, une vaine tentative de refléter la grandeur des dragons.
Lorsque ces derniers s’éveilleraient pleinement, la guerre se transformerait en une apocalypse, et rien ne serait plus jamais comme avant…
Quand le conflit entre Aldelith et Candar se déchaîna dans toute son ampleur, la terre elle-même trembla sous la fureur des armées. Les rivières se teintèrent de sang, les champs de bataille se couvrirent de cadavres, et les cieux résonnèrent des cris de guerre et des clameurs des assaillants.
La lutte entre les deux cités, jadis égales, était devenue une conflagration dévorante, une symphonie de destruction qui ne semblait connaître ni fin ni miséricorde. Sous l’impulsion de leur propre orgueil, les soldats et les généraux se battaient avec une détermination acharnée, mais le dernier acte de ce drame épique allait se jouer.
Au paroxysme des combats, le ciel s’obscurcit sous l’ombre des ailes démesurées de Mastaphor et d’Ashedisir, et le tonnerre de leurs rugissements fit trembler la terre. Le Dragon du Zénith, resplendissant d’une lumière dorée aveuglante, et la Dragonne du Nadir, enveloppée d’un voile de ténèbres impénétrables, se firent face au-dessus des cités en guerre.
Leurs souffles opposés s’affrontèrent dans une danse claire-obscure. Les éclairs de lumière de Mastaphor déchiraient les ténèbres comme des flèches enflammées, tandis que les ombres d’Ashedisir engloutissaient tout sur leur passage comme un maelström de désespoir.
En contrebas, Aldelith et Candar se trouvaient désormais à la merci de ces forces titanesques, chaque coup des dragons broyant le ciel et la terre. La tour de Lumenclad et les profondeurs du Noclinth furent réduites en décombres, les murailles s’effondrant dans un tonnerre de pierre et de poussière. Les rivières furent détournées de leurs lits, les forêts brûlèrent, les montagnes s’effritèrent. La vallée, le cœur de la rivalité, devint rapidement un cratère sans vie.
Élidar et Lydara, se retrouvèrent une dernière fois, guidés par une destinée inévitable. Ils s’étaient échappés des batailles pour se retrouver sur cet îlot, où les ruines de leur amour et de leurs cités étaient visibles au loin. Les deux amants comprirent la futilité de leurs désirs face à l’ampleur de la destruction. Mais ils décidèrent de s’étreindre, une dernière fois.
Les créatures divines se pourchassaient dans un ballet tragique d’anéantissement qui leur serait fatal. Épuisés par leur lutte, ils se perdirent dans un ultime affrontement sans commune mesure avec ce que le monde avait connu et ne connaîtrait plus jamais. Leurs corps s’effondrèrent ensemble, enveloppés dans un enlacement funeste. Ils tombèrent en cascade sur cet îlot oublié au milieu du fleuve. L’impact fut tel que leurs dépouilles se mélangèrent et se fondirent, leurs ailes écartées dans une étreinte fatale. Le sol vibra sous leur chute cataclysmique, et les cieux pleurèrent des larmes de feu et de cendres.
Après que leurs cités furent perdues, c’était au tour des monarques d’être balayés du monde, reposant au même endroit que les dragons qu’ils vénéraient.
La vallée, désormais déformée et bouleversée par la chute des titans, s’était transformée en une chaîne de montagnes redoutables : les Rochers Écrasants, que l’on dit composés des restes mêmes des deux dragons morts pendant leur danse.
Les générations suivantes contemplaient ces montagnes imposantes avec un mélange d’émerveillement et de crainte, y voyant des mâchoires acérées, ou des ossements sinistres à jamais pétrifiés. On dit aussi que les ruines antiques des deux cités, dont les restes de la mythique tour de Lumenclad et les ruines souterraines du temple du Noclinth s’y trouvent encore.
Mais le témoignage le plus poignant de cette époque oubliée réside dans la légende des amours déchirées d’Elidar et de Lydara. On dit que lorsque la lune traverse l’ombre du soleil, ce n’est qu’un reflet de leur étreinte éternelle, le doux murmure d’une passion interdite.
Dans ce moment suspendu où la lumière et l’obscurité se fondent en une accolade silencieuse, c’est comme si l’univers lui-même offrait un triste hommage à un amour qui transcende les âges et à une tragédie céleste. Ainsi, chaque éclipse devient un poème cosmique, le soupir mélancolique d’une romance perdue, enveloppant la terre d’une tristesse éthérée…
par Sothis