C’est l’amour à Bahar [1557 C.M]

Ils s’étaient mariés au dernier Mensis Morbos : lui, grand, fort, râblé, le front austère, le geste bourru et toujours à la peine, et elle, petite blonde dépourvue de mamelle et largement plantée sur ses pieds plats. La noce avait duré plusieurs jours, à Bahar, avant de se terminer par une longue semaine où il était resté dans son giron avant de repartir en mer, sur la flotte du Capitaine Fortesque lui-même.

La maison des deux Bahariens était située dans un semblant de rue, coupée d’une rigole où coulaient les déjections humaines, les pissats des marginaux et les eaux ménagères. Toute cette fange zigzaguait à travers la ville piratière, où l’unique route tracée menait vers la Cité des Pierres, Ascador

Le centre était composé d’une grosse centaine de cahutes, les unes hourdies en torchis, les autres bâties en briques sans badigeon, toutes délabrées et tagguées de symboles obscurs, les toits défoncés et les fenêtres explosées, qui s’épaulaient là de guingois sur les ossements du sol. Par les portes ouvertes s’apercevait des intérieurs puants et noirs, tout grouillantes de marmaille pouilleuse et de revêches maritornes, dépoitraillées, la tignasse croulante et dont les seuls bijoux aux bras et au cou provenaient de larcins des maris.

Bahar était à l’image de l’épouse : farouche, solitaire, avec un renom de scélératesse, qui croupissait dans la sauvagerie et la crasse. La fin de l’été grillait, laissant sur son coupeau sans ombre dans ce soleil de plomb les femmes, mâles et gosses vautrés au long de la boueuse rigole dans l’humidité fétide des suins, des urines et des algues. Aucune pitié du Kyrmor ne montait jusque là, à part les maladies, la Malemort et la misère, et une fois par mois un Dragon Pourpre venait tosser quelques manants pour y calmer ses nerfs, puis Fortesque y passait pour toucher la huitaine et laisser son équipage honorer épouses, maîtresses et hétaïres. 

Mais là, le mari n’était point revenu. Fortesque et le reste de la flotte non plus, d’ailleurs. Une histoire de fête sur une Île voisine qui aurait mal tourné, un équipage entier qui se serait retrouvé dévoré par des carpes géantes à cause d’un vol perpétré par une Elazhienne et trois péquenauds inconnus au bataillon. Louise se renversa, abasourdie, sur la chaise de la Taverne, alors que le reste de sa bande lâchèrent des grommellements de basse-taille et d’aigres hurlements désaccordés face à la morbide annonce.

Puis, une altercation éclata pour un soutien envers l’organisatrice de la Fête que certains ne pouvaient point blairer : Bob, fervent défenseur de la Shakrass dont il admirait le trémoussement des reins, et Sabrina, sa femme, passablement énervée des couplets grivois prononcés à l’encontre de la Capitaine, commencèrent à s’arracher leurs poils de barbe respectifs en s’éternisant dans un chapelet d’injures. Quelques verres s’envolèrent, un lustre en bois sculpté à la voûte se retrouva en proie à des lancers de cailloux et de tabourets, le tout sous les beugleries du tenancier du caboulot. 

La chaleur de la fin de soirée tomba sur les fermentations de la boisson et de la triste nouvelle, laissant, après la cohue, un silence de mort ponctué de hoquets éthyliques parcourir le débit de houblon achalandé de la ville de pirates. Louise, les yeux éraillés, toute gourde d’angoisse, se dirigea dans sa bicoque et se blottit dans l’âtre branlant près du poêle bourré à pleines pelletées. Elle en vint à regretter cette vie à deux qu’elle avait maudit ces dernières semaines, qu’elle subissait comme un verrou tiré sur les occasions de carrousse et de bombance. Foutu pour foutu, autant en profiter, maintenant.

La veuve secoua son corps de cinquantenaire, plate, sans hanches, à tignasse blonde, la face plaquée d’éphélides, retroussa sa robe par dessus son jupon de tiretaine et chaussa ses sabots rembourrés de paille pour aller zoner dans les troquets Bahariens afin d’y noyer sa peine et d’en déclencher de nouvelles. 

Elle fit halte à l’Auberge de Kolada, connue pour son Sirop de Pine : un nom lubrique, certes, mais qui n’était là qu’un épais cocktail composé de noix de coco, d’ananas et d’une grosse lampée de gnôle. Alors qu’elle était attablée, scandant à qui voulait l’entendre son veuvage mis à mal à cause d’une saloperie d’Elazhienne,Toujours les mêmes ! Racailles ! Voleurs ! Ça m’a buté mon époux !”, un homme de jolie mine, les cheveux bouclés plaqués à la capoul, avec une barbe finement frisée, s’appuya du coude au comptoir avec la bouche en croupion de dinde. 

Il esquissa une présentation en proposant un nouveau Sirop de Pine à Louise d’une voix graillonnante : “Oh, ma pauvre Madame ! Vous avez raison, ces Elazhiens, vraiment, doivent rester dans les Terres d’Elazh. Ils nous causent beaucoup trop de soucis… Au fait, je m’appelle Colin.”

L’homme s’inclina cérémonieusement devant elle, qui était désormais toute rose de joues, frottant son bout de calvitie à l’occiput et lui rendant un sourire gauche, troublée par l’offrande du verre. 

Colin ? J’mappelle Louise, mais tu peux m’appeler Lou. C’est drôle comme prénom, Colin, pour un demi-elfe. Ça me fait penser à un sobriquet de Téhun. J’aime pas les Téhuns non plus, ils sont…”

Le compère eut une moue de surprise et lui coupa derechef la parole.

“… Trop cons pour être méchants.”

Les deux gloussèrent d’un rire gras et rauque, et le regard du mâle la couva alors de ses yeux ronds, devenus tout à coup très perçants, comme des yeux d’épervier qui tournoie au-dessus d’un mulot.

L’échange grivois, et un tantinet raciste, continua, jusqu’à la fermeture de l’Auberge où ils furent mis à la porte. Un brouillard gras, fumeux, était tombé sur les rues, toutes empouacrées de boue liquide dans la douceur d’une nuit anodine. 

Ah, Louise, je te raccompagne, je ne te laisse pas le choix.” dit-il avec un sourire de joli homme. “Mais avant, allons dans le dernier lieu ouvert de Bahar : la Main Nécromante…”

Elle accepta, roula son bras autour du sien, ne comprenant rien à la glauquitude du nom, et les deux marchèrent une vingtaine de minutes jusqu’à la ruelle sombre. Devant l’entrée du lieu, un Téhun tenait la porte ouverte, un grognement de porc grouillant dans sa bauge qu’appuyèrent les accords plaqués d’un piano mal réglé.

À travers les guirlandes de têtes de mort en papier qui coulaient du plafond noir, les deux aperçurent, dans la fumée épaisse des pipes, la croupe d’un homme marchand à quatre pattes sur l’estrade au fond de la salle, les basques de son habit rebroussés par un tortillement de reins grotesque. Il grognait, mais ses orbites étaient vides, juste emplies d’une lumière verte, et le bougre n’avait plus sa mâchoire inférieure.

Tout le public, des tourlourous, des magiciens aux sombres apparats, quelques margoulins venus là pour admirer le morbide spectacle, entonnait en chœur une immonde gaudriole en admirant le zombie se contorsionner sur la scène : “Ah, Ashed va encore chialer ! La Nécromancie, c’est aussi un bon moyen de se marrer !”

Ils battaient la mesure avec les paumes, tambourinant sur les tables à coups de poing, bourrant le sol de retombées, tandis que le mage à l’origine du spectacle, un grand Sandragon efflanqué à perruque filasse, avec des pochons de grossier maquillage sous l’orbite, se ruait sur le mort-vivant en agitant son bâton, obligeant la créature à s’arracher un tortillon de linge attaché à la boucle de son pantalon pour y dévoiler sa beuteu zombifiée.

Presque aussitôt après, le piano entama une ritournelle, et une petite femme livide, ragote, les seins à demi roulés du corsage, quitta une table de mecs encapuchonnés et sauta à quatre pattes sur l’estrade. Elle avait les mêmes yeux vides et enluminés de vert, beuglant des “beuaaargh”, les bras remuant devant elle élégiaquement tout en postillonnant des éclats de bile noirâtre.

Au départ, Louise fut dégoûtée devant cette bourrasque de relents de morts et d’un public hardi composé de Nécromanciens devant les cadavres dansants. Mais, au fur et à mesure des gesticulations burlesques des zombies et des lichades alcoolisées proposées par Colin, elle se décoinça, ravie des numéros comiques perpétrés par ces marionnettes de chair et manipulées par des magiciens à l’humour douteux.

Un énième numéro composé d’un Pantomien domptant un Elfe sans bras ni jambes la tordit de rire dans une folie de gaieté : alors Colin, le bras passé sous son châle, lui coula dans l’oreille une bien obscène proposition face à la madeleine zombifiée. Elle acquiesça, des flammes dans la prunelle, ravie de la drôlerie de cette idée. 

Des semaines plus tard, Louise finit par ne plus pouvoir se passer de lui, et des improbables numéros dignes du plus glauque des cirques offerts par la Main Nécromante. Et lui, sa taroupe froncée sur un désir qui montait, la déshabillait toujours du regard, fou amoureux de ce partage d’un goût particulier. Un soir, alors qu’un nouveau show de clowns squelettes jouaient aux quilles avec leurs propres os, contrôlés par un Nécromancien d’Ushtur ayant étudié lui même avec la Verge de Fer, Colin attira avec une gravité comique sa petite amie sur l’estrade. 

Le geste vague et la paupière battante, la Baharienne ne comprit pas que tout le monde était au courant de ce qui allait se passer : l’un des squelettes amena alors un épais bouquet de roses noires cerclé d’une vertèbre humaine, alors que l’homme ploya le genou qui craquella sur le bois.

Tu veux bien devenir ma femme, Louise ?” glissa le Nécromancien, la demie-jambe vautrée dans une flaque de bière, dans la puanteur de salives, de culots de tabacs et de restes zombifiés.

L’amour lui mordit les moelles, ses tremblements de fossettes la fondit en ravissements, le cœur pendu à cette bouche de mâle qu’elle désirait plus que tout.

Bah, ouais !” cria-t-elle, enroulant ses bras fins autour de son cou sous les meuglements et les hourras du public complice. Ils prirent quelques lampées de bière à la couleur de poix, trinquant leur amour, hurlant leur bonheur, puis enfilèrent l’escalier sombre, lui presque cérémonieux, avec des façons polies et dégagées d’homme qui fait une affaire, et elle toute amusée à l’idée de se marier une deuxième fois.

Il commença par ouvrir ses marmottes, la couvrant de baisers moites, lui fit palper des batistes claires comme de la lune tissée : et tandis qu’assise dans un nuage de noirceurs fines, elle écoutait travailler en elle les convoitises, il la frôlait de ses mains, l’étourdissait des flots de sa loquèle, avant de la balancer dans le coup de force de l’amour. “Putain, qu’est-ce que je t’aime. Tu sens la mort, j’adore ça…” lui disait-il en lui mangeant le cou.

Le lendemain, émue et allouvie entre ces bras d’homme où elle avait goûté une variété de plaisirs, elle lui glissa, peu sûre d’elle :  “Puis maintenant, quoi ?” 

Il ricana, riant de la bouche vorace qui lui glissait sur la peau, et tout en glissant sa main dans ses cheveux bouclés de pommadin, lui répondit : “Eh bien maintenant, ma chérie, on part à Ushtur et je t’y épouse. Je prendrais moi aussi des cours pour devenir l’un des meilleurs nécromanciens de la ville, et on achètera une petite maison là-bas.”

La chair détendue, les prunelles encore pleines du regard de l’homme, elle accepta de le suivre dans cette cavale, espérant à ce moment précis que l’Île du Réhal fut bien ravagée. 

Le lendemain même, les amants partirent vers la Cité de la Nécromancie, où les pluies durent dix mois, pluies qui croulent en lavasses presque ininterrompues dans le ciel brouillardeux du Territoire des Nombreux Paliers. Mais même à travers les guilées et les hurlements des lycanthropes, même à travers le flottement des égouts trop remplis et des claquements de dents des squelettes, ils s’ouvrirent les bras et les flancs l’un à l’autre, car même la mort ne peut séparer ceux qui s’aiment véritablement. 

Narré par Aetherya – Ecrit par Kax