14, Mensis Fertitas, 1388. C’est avec des sibilements de peine et d’ahan, que la horde farouche des mineurs, poudreux et noirs dans le fulgurement des coups de pioches, avec de longs ruisseaux de sueur coulant comme des larmes de leurs membres las, s’exténuaient aux suprêmes efforts de l’extraction d’électrum.
La Mine d’Erg haletait avec cette tribu de gnomes aux pectoraux nus, rompant le glorieux minerai, en empilaient les blocs dans leurs mains munies de paumes de cuir, leurs minuscules torses bombés en arrière, avec la saillie violente des côtes. Mais ce qu’il y avait de plus violent dans ces mines, n’était pas le grondement boréen des coups de pioches, ni le battement ininterrompu des enclumes, encore moins le stridement des scies, des cisailles et des limes mordant les métaux qui formaient une tempête de bruits discords, mais bien la voix de la Contremaître Cléa Sombrûlure qui hurlait à s’en rompre les poumons contre ses subalternes.
Cléa était grande, svelte, avec une poitrine étroite et les épaules bridées. Tout en elle était faite de nerfs, et son visage affichait une mine atrocement pâle et ridée où de longues paupières blanchâtres, aussi fines que des peaux d’oignons, étaient entourées de fards bleus et d’un carré brun. De l’aube vaporeuse aux nuitées brumeuses, la seule manière de la voir dévoiler ses rouges gencives et ses immenses canines était de la voir se délecter de la misère ou de l’embarras d’un travailleur. À en juger de son âpreté et de sa proportion à vociférer contre les gnomes, elle était soit gnomophobe, soit frustrée des vertiges de l’amour… ou plutôt, du cul.
Chaque vocalise émanant de l’Argalire semblait vouloir fendre la croûte terrestre. Un petit Izu, dressé pour endurer les sons de métal tapant à l’unisson contre le minerai, se délectait d’aller mordiller sous l’ordre de sa Maîtresse les mollets des gnomes tentant de faire une courte pause non autorisée dans ce martelage. Des “Aïe ! Ouïe !” dissonaient ainsi dans la prodigieuse cacophonie des travailleurs Gregians, alors que la Contremaître, beuglante et mugissante, ne bougeait pour ainsi dire jamais autrement que pour mener sa ronde démoniaque, le fouet en main.
Yahl Houcine, l’un des mineurs bancroches, était à l’ouvrage depuis la première heure du jour. Il avait appuyé sa haute échelle dans l’un des minerais : autour de lui les caillasses, damasquinées déjà par la buée, s’emperlaient de sa propre transpiration acide. La recherche de l’électrum était un travail bruyant mais prudent : il fallait éviter que l’alliage ne s’endommage en tombant dans le panier ; un heurt léger risquait de meurtrir le composé d’or et d’argent et lui faisait une talure qui à la longue le rendait moins vendable. Avec précaution, la main du brave gnome allait chercher au bout de ses frêles gants de cuir les bouts de cailloux qu’il avait éclaté, les acides et froids capendus, trésor du futur butin. Ensuite, il les déposait dans un corbillon pendu à son échelle ; et le corbillon empli, il descendait déverser le tout dans une banne spacieuse où Cléa était bien souvent accoudée.
“Bah alors, zboub mou, t’as cru que c’était l’heure de la sieste crapuleuse ? Faut que je te caresse la pulpe pour que tu te bouges un peu le troufignon ?” meugla la Contremaître, caressant du bout de sa botte vernie l’un des piquets de l’Izu qui lâchait des vapeurs molles de ses naseaux.
“Beuuuuh nan M’dame ! J’fais mon travail ! J’vous zassure !” se défendit le gnome, à la bouche ronde comme le fion d’une poularde post-ponte, passant ses doigts terreux sur sa tignasse en gesticulant face aux insinuations insidieuses de la cheffe.
“Tu vois bien que le corbillon est à peine rempli, téteur de jus d’oursin.” siffla l’Argalire, ses longs ongles vernis de bleu tapotant le manche du fouet. “File rejoindre les autres, à l’aile droite. Y’a un peu plus de minerai, à la dextre. Y fait plus chaud, aussi. Mais bon, transpirer ta couenne pourra pas te faire de mal, pauvre loque.”
L’Izu montra alors la rougeur de ses gencives suintantes, ce qui précipita le départ de Yahl vers le lieu indiqué par Cléa, échelle et corbillon sur le dos. Il passa la première ligne des mineurs d’un pas mou, presque las, comme un gosse venant de se faire sermonner par ses parents, admirant l’action conjurée des piocheurs plongeant tête et thorax sur les parois. Puis, avançant, il se rendit compte des tâches roses de brûlure à leurs peaux mordues par l’alliage chaud des coups, qui, étrangement, les rendaient tout blêmes sous les torches allumées. Des râles sortaient de leurs poitrines, leurs bouches expieraient des haleines ardentes, et une puanteur chaude de chair humide devenait de plus en plus omniprésente au fer et à mesure de l’avancée du puni.
Yahl admira l’énorme cavité béante au milieu de l’allée, qui semblait être la source de toute cette insupportable chaleur. Une insidieuse pensée le ramena à sa rencontre avec sa seconde épouse, puis s’échappa aussitôt de son cortex, lui laissant une moue de dégoût. La retombée des pioches à contre-mesure du battement des enclumes résonnaient dans ce précipice sans fin, gueule gigantesque où le tapage aurait pu réveiller n’importe quel démon gisant au fond. Étrangement, les marteleurs, mineurs, travailleurs qui restaient proches de ce trou sans fond, semblable à une chaudronnerie ténébreuse, avaient plus d’endurance là que dans l’entrée de la mine. Mais, dès que les hères stoppaient leurs labeurs, partant se tremper la nuque dans les cuves d’eau, ou tout simplement rentraient chez eux, une innommable fatigue s’emparaient de leurs muscles et ils s’épuisaient beaucoup plus aux affres du travail. La durée moyenne d’un mineur avant qu’il ne devienne gravement atteint de surdité était de trois ans. Mais les Ergiens de l’allée droite, eux, ne tenaient rarement plus de quelques saisons avec l’ouïe, tout en réalisant le travail de trois printemps de labeur.
Yahl plaça son échelle sur le précieux alliage en hauteur, s’arcboûta et commença à taper de la pioche contre l’or argental servant à fabriquer la monnaie de toutes les Contrées d’Izuvis. Heureusement que ce job payait grassement. Il était pris d’un gros battement de cœur dans la pénombre et la puanteur de sudation chaude de ce couloir verdoyé des filtrations livides d’un verdal encastré sur la poutre, imaginant qu’un monstre gigantesque, un Béhir peut-être, ou même un Ténia géant pendant qu’on y est, pouvait à tout moment surgir du trou pour avaler d’une traite la Contremaître et sa bestiole avide de sadisme. Les yeux mangés d’anémie, les mains gantées sur le manche excentré, il commença alors l’extraction de sa pointerolle, un rictus mongoloïde coinçant ses zygomatiques, jusqu’au retour d’une seconde pensée de l’entrejambe de son amante qui effaça immédiatement son rictus.
L’air était ébranlé par l’effroyable sonorité de cliquetis sourds du fer contre le métal, et par moments toutes les pioches tapaient à l’unisson, dans un concerto aigre supplanté de toussotements et de râles. À la droite de Yahl, un autre gnome aux tibias et pieds protégés d’épaisses lamelles de cuir, remuait à la pointe de son instrument les morceaux du convoité trésor, qui se prenait ses récidives avec un fracas mou. Des infâmes petits blocs pétillants se dévoilaient à chaque coup, ça giclait presque, comme une sève chaude, une grosse pluie d’étincelles.
“Eh beh dédiou ! T’as d’la force, p’tit cul !” lâcha Yahl dans un grognement teinté de douleur. “Ça fait longtemps qu’t’es dans l’biz d’la pièce d’or ?”
Repris à son flair par le goût des jacassements qui dissonaient dans la prodigieuse cacophonie de la ménagerie minière, le voisin entreprit la conversation, guettant au passage si la Cheffe et son minion n’étaient pas dans son périmètre de miniature vision.
“Bohééé, ça fait genre, euh, deux saisons, que j’crois. Chaipu. Mais seulement quelques jours dans l’allée droite. Pis toi, p’tit cul ?”
Le crissement d’un chariot s’entendait dans le fond, horrible, comme une décharge de mitraille, alors que les deux compagnons s’échangeaient des bribes sociales à chaque fin du pétillement de rubescentes bluettes sur l’alliage du haut de leurs échelles, guettant toujours si Cléa n’était point dans les parages.
“J’mappelle Yahl. Pis toi, p’tit cul ?”
Il pris un morceau gros comme une fève et le plaça illico dans le corbillon d’osier.
“Moi, c’est Soulet.”
La pioche s’enfonça de plus belle, touchant presque la voûte.
“Classe, Soulet !”
Déjà éréné et pantelant, le nouvel arrivé repris son souffle en bombant son frêle torse.
“Ça t’dirait, pour la pause, qu’on s’bouffe des haricots à la graisse d’oie ?”
Il passa alors un relent de prouts, d’houille et d’huile qui satura encore plus l’air.
“Allez, ça m’a l’air fichtrement bon, ton affaire, p’tit cul !”
Soudainement, une clameur s’éleva de cette multitude, rauque, sans mots, un cri de détresse en plus du martèlement des pioches. Tout le brouhaha de cliquetis cessa, et un grand mouvement se produisit, refoulant tous les protagonistes de l’allée vers la gigantesque béance du milieu. Un amas visqueux d’une potée de canard cuit dans des légumineuses, provenant probablement d’une gamelle oubliée, avait provoqué la chute d’un des travailleurs. L’homme était tombé en plein dans le gouffre, parmi les scories et les escarbilles du sol, pendant que ses collègues à toute volée hurlaient son nom en agitant leurs lampes.
Certains gnomes avaient vu la culbute du malheureux, et, jetant cordes et crochets, étaient accourus autour du vide, puis d’autres comme Yahl et Soulet que la distance et le bavardage avaient empêchés de rien apercevoir, à leur tour s’étaient lancés. Bien entendu, Dame Sombrûlure et son Izu se précipitèrent vers la dramatique scène, et tous ensemble formaient comme une barrière de torses transpirants et de bourgerons maculés autour de l’orifice. Non, ce récit ne parle pas de la Caresse de Manex, mais bien de la Mine d’Erg.
“Putain, mais ! C’est qu’il est tombé, ce con ! Bernardo, t’es là, gros imbécile ? Bernardooooo ?” hurla la Cheffe à la meurtrière béance, qui ne lui renvoya rien d’autre qu’un silence moqueur.
L’Izu reniflait le pourtour caillouteux de l’abîme, agitant son écailleuse queue comme pour guetter la chair tiède à dévorer. Cet étrange comportement intrigua alors Cléa, qui eut des saillies d’ordres rauques, ordonnant à la plèbe autour de balancer des cordes encore plus longues, les insultant à plein gosier des infâmies.
Une effervescence d’angoisse gagnait les Mines d’Erg, ponctuée du coup de pilon des poings gantés de la Cheffe sur le roc et faisant sauter l’écritoire indiquant “Féte intenssion – c super profond”. Un petit rigolo avait griffonné un “Come ta mere” qui s’était effacé avec le temps.
Sous les torches chancelantes, leurs flammes mordues par l’haleine fétide du gouffre, une myriade d’éclats hurlés perçaient la pénombre. Le miséreux au fond semblait déjà perdu, mais une présence plus inattendue et surnaturelle émergea, brisant le fil de cette fatalité qui était gravée dans la roche même de cette terre maudite.
Du fond de la brèche, un grincement, plus bas qu’un souffle, semblait grésiller contre les parois abruptes et noircies. Toute la cohue de gnomes retenaient leur haleine, le silence leur collant à la gorge. Et soudain, une silhouette – non pas humaine, mais étrangement ramassée, disgracieuse, se hissant à l’aide des cordages que les mineurs, dans leur fièvre de survie, avaient jetés à l’aveugle. Le pauvre bougue apparut alors, tel un machin à demi décomposé, ses membres contorsionnés à l’angle d’une souffrance indicible mais à laquelle il semblait totalement étranger.
Dans son bourgeron souillé de graisse et de suie aux trous duquel s’emmêlaient des touffes de poils chinchilla, comme de la bourre de tapissier, il avait réussi par on ne sait quel miracle à agripper l’un des crochets. Son tronçon de culotte était lacéré, sa jambe comportait un énorme trou béant et sa tête était couverte de squames de crasse. Il avait gardé dans ses mâchoires une chique de tabac dont le jus coulait en filets bruns sur les picots de son menton, et de là dégoulinait, parmi les ganglions de son cou, un bazar comme à travers des rigoles.
“Par Gandalma ! Il respire encore !” souffla un des miniatures sbires, qui recula d’un pas devant ce prodige grotesque. Pourtant, c’était dans ses prunelles, deux lueurs brillantes comme un cristal lavé d’eau vive, que tous se figèrent. Une étrange férocité s’y était allumée, sur cette face rougeaude sous des cheveux crépus à moitié calcinés, rattachés à un collier de barbe drue et des lèvres asséchées mais épaisses.
Entre deux halètements à peine audibles, il parla d’une voix dure, rauque comme les fissures des parois qui écrasaient le silence de la mine. Ses massives narines ouvertes à l’odeur de son propre sang bouilli, il gueula : “Un dragon, un dragon immense…!! Ses os… enfouis dans l’trou ! Sous cette maudite terre d’Izuvis ! J’ai vu… son crâne, énorme comme des montagnes ! Tout brûlant, les p’tits culs ! Chui en vie, mais foutu !”
Les mineurs se regardèrent, stupéfaits, partagés entre une curiosité fébrile et une terreur d’une ampleur viscérale. Les récits des dragons divins crevés depuis la nuit des temps étaient choses de balades à demi oubliées. Que cette créature – ce gnome à peine vivant – revienne de l’abysse avec de telles paroles était une folie à ne pas contempler… mais comment détourner les yeux de ce gouffre où des secrets plus grands que leur monde semblaient sommeiller ?
Cléa était penchée sur la chair calcinée mais surtout sur la plaie, et découvrit que le col, à demi obstrué par des déchiquetures, avait en réalité une cavité qui allait presque jusqu’à l’os près du grand trochanter. Et tout autour, la peau lacérée du pauvre mineur, découpée en une infinité de lamelles, ressemblait à une bouillie noire.
“Bernardo, Bernardo !” gueulait-elle, l’interrogeant d’un regard angoissé. “Comment t’as fait pour pas crever ? T’as reçu une putain de chute et un fichu coup, bordel !”
Ses yeux scrutaient la profondeur comme si elle pouvait y découvrir le sens définitif de toute chose. Elle tâtait le pouls du gnome avachi de son long sur la caillasse, regardait la pâleur de la face du blessé miraculé, tout vidé de sang et couleur de plâtre séché sous son maquillage de houille.
Bernardo, lui, débagoulait un flot d’injures sur les Dragons Divins, en sacrant effroyablement sur un gros paquet de la Foi des Seize.
“Eh, les p’tits culs. À vot’avis, faudra couper ma guibole ?” glissa le blessé, ravalant un peu sa haine et sa stupeur, levant tranquillement les yeux vers son auditoire comme s’il demandait un manchon de canard pour le souper.
“Bah non, p’tit cul ! R’garde donc ! T’es tombé de plein de mètres, t’es tout cramé et t’as des trous partout mais, tu geins pas et tu souff’ pas. Donc, c’est qu’ça va !” répondit Soulet, qui semblait bien connaître le malotru au sol.
Un rictus farouche passa alors sur la tête blême de Bernardo, comme une laide grimace qui lui donna un instant l’apparence d’un mufle de bête, et il chiqua avec un grognement de sourde gaieté. Sa chienne de guigne avait cru l’attraper mais, c’était lui le champion.
Cléa commença le pansement, elle lava vite fait la plaie énorme à l’eau phéniquée, étendit de l’étoupe sur les chairs, puis appliqua un bandage de lin pour vite éloigner l’Izu avide de chair humanoïde. Le blessé se laissait tâtonner, meuglant néanmoins comme le font tous les ouvriers. La Contremaître était une vraie rustre doublée d’une peau de vache mais elle savait y faire pour maintenir en santé sa troupe d’élite tel Gaistax et ses Dragons Pourpres, après tout, elle prenait une forte commission sur la vente de l’électrum et ce n’était pas dans son intérêt que de ralentir le labeur.
Mais Bernardo, dès que les bandages furent noués, se redressa d’un coup sec, comme mû par une irrépressible force brute, sa masse suante de chair rouge, pareille à des quartiers de boucherie accrochée dans les abattoirs. Ses épaules carrées se secouèrent des débris de poussière, une chaleur de fournaise brûlait l’air, et il jeta un regard féroce à ses compagnons, une braise furieuse allumée dans ses prunelles. On aurait dit un phénix, clairement pas neuf au vu de ses plaies recouvertes de lin, mais totalement ressuscité dans une cascade de défécations torrentielles, le flux incandescent du sang semblable aux fientes d’une bête monstrueuse à travers la chair.
Sans un mot, il agrippa sa pioche et retourna illico à l’ouvrage, habité par une vigueur démesurée irréelle pour un type qui venait de faire une chute aussi vertigineuse, son squelette fumant crevant presque la peau. Chaque coup qu’il portait contre la paroi avec ses poings comme des massues, arc-bouté sur son jarret, le torse nu jusqu’à la ceinture, semblait être un défi lancé aux entrailles mêmes des Mines d’Erg. L’électrum, cet or blafard mêlé d’argent, volait alors en éclats sous son assaut, alternant à la fois les coups de pioche et les tapes de ses mains, dans une gymnastique souple et lourde d’hibours se balançant derrière les grilles d’une cage, comme si Bernardo était devenu un titan forçant la main des dieux du Panthéon.
La cadence de son labeur était démente, une symphonie sauvage de métal et de roche fracassée, dans l’orchestre déchaîné de la poussière partout hurlante, du trou qui faisait résonner l’unique travailleur, des machines se mouvant avec des rauquements de cachalot blessé. Autour de lui, les autres mineurs gnomes restaient figés, incrédules, contemplant ce p’tit bonhomme devenu une sorte de bête avide, rasséréné, une implacable créature domptant la matière brute par une rage presque surnaturelle avec une force aveugle de brute. Il ne s’arrêtait pas, ne fléchissait pas, et la sueur acide ruisselait de son front alors qu’il ne pouvait détacher ses yeux de ce champ de bataille entre lui et l’alliage. L’atmosphère du couloir droit de la mine était devenu comme l’air naturel de ses poumons, celui qui donnait à son torse rapiécé de partout la vigueur nouvelle et distribuait la vitalité à ses membres morts, ses ringards aux poings, les sèves du corps qui suintaient.
Puis, comme une sentence tombée du ciel, le gong de la pause déjeuner résonna dans les galeries dans une sourde symphonie qui roula jusqu’aux tréfonds de la mine. Bernardo s’immobilisa net, la pioche suspendue en plein élan, et de ses fixes prunelles de mineur, dilatées dans la direction de son creuset, maugréa quelque chose sur le fait qu’il se sentait vachement mieux, d’un coup. Il se redressa lentement, essoufflé mais les yeux toujours brûlants, et jeta un dernier regard à la veine d’électrum qu’il avait presque entièrement dégagée en un temps record, alors que cette corvée aurait dû prendre des heures. Autour de lui, ses compagnons osaient à peine reprendre leur souffle, le spectacle de sa frénésie les laissant aussi stupéfaits que s’ils avaient vu un Dragon Divin surgir des ténèbres.
“Bon, allez, à table, les morveux ! C’est bon, Bernardo va mieux, c’était peut-être que du spectacle, au final !” gueula la Contremaître qui semblait se complaire à cet étrange et quasi-impossible labeur, voyant là une délicieuse aubaine pour rameuter un peu plus d’or dans ses poches déjà bien pleines. A la Mine d’Erg, la pause repas était toujours essentielle pour les travailleurs, qui avaient une vingtaine de minutes pour engloutir leurs bolées de préparation en sauce. Ils mangeaient systématiquement à l’extérieur, traversant les couloirs illuminés d’immenses lampes à réflecteurs, irradiées en jets phosphorescents, comme des chevelures de flammes vertes, et tout au bout, à l’extérieur, un petit cabanon attendait les gnomes. Le torchis tombé montrait les lambourdes, par de larges crevasses. Le toit de chaume avait été enlevé par une nuit d’ouragan, les mineurs avaient remplacé, sur la partie dévastée, le glui par des tuiles.
Des champignons avaient poussé dans ce qui restait de la paille, mêlant leurs rosissures tendres au vert profond des mousses, et le toit inégal, tourmenté, déjeté en avant, faisant par delà la façade un auvent dont l’ombre maintient une humidité dans le mur. L’un des champignons était énorme et tout biscornu, ce qui encouragea nombre des travailleurs à scander des anecdotes grivoises alors que Cléa leur ramenait l’énorme cassole en terre cuite émaillée remplie d’un ragoût de viande et de légumineuses blanches.
Autour des gnomes attablés, la terre du Tamnaeth souffrait pareillement qu’eux pendant le labeur, sous l’accablante pesanteur du jour. Le soleil rôtissait les verdures inertes, les branches, noires au milieu de la lumière éclatante et crue, s’alanguissaient avec des airs funèbres d’agonie, et rien ne bougeait, rien ne tressaillait, hormis les cigales interminablement crépitantes, les ronflantes abeilles et les papillons bruissant dans l’azur.
Bernardo, qui jusque-là semblait être une montagne de force inébranlable du haut de ses nonantes centimètres, s’avança parmi eux en fin de file indienne, son pas soudain plus frêle et sa stature moins assurée. Il laissa glisser un long jet de salive entre ses jambes, les pupilles toutes creusées. Plus il s’éloignait du gouffre dans lequel il avait chu, plus son corps semblait trahir un insidieux dépérissement. Ses muscles saillants, ceux-là même qui avaient défié l’électrum et la chute normalement mortelle, se rétractaient comme une flamme qui faiblit sous un vent mauvais. Alors que ses comparses dévoraient l’estofat de doliques encore fumant, le gnome au visage tout peinturluré de houille pris sa tête dans ses mains et entre ses doigts bruns, de grosses larmes argentées de douleur coulèrent jusqu’à son menton.
Puis, comme une branche trop sèche qui craque sous son propre poids, Bernardo vacilla et s’effondra sans un mot, au milieu des regards ahuris des gueulards attablés. Ses joues étaient tellement creusées qu’on aurait dit qu’il avait séché comme une vieille figue dans le désert, le tout en quelques minutes seulement. Le pauvre claquait des dents, grelottant de fièvre et de peur, alors qu’un jus noirâtre s’échappait de ses épaisses narines pleines de houille. Une stupeur glaciale s’abattit sur le groupe, le ragoût presque terminé dans la vapeur encore montante. “M’dame Cléa ! M’dame Cléa ! Faut appeler vot’ Izu !”, gueula Soulet, le premier hère à rompre le silence. Mais nul n’osa bouger, pétrifié par le funèbre spectacle, qui semblait s’étendre jusque dans leurs âmes. Le vent passait mugissant avec des huées qui s’étouffaient graduellement comme le souffle d’un dragon. Des troncs, au loin, craquaient, une lamentation infinie traînait dans l’air, alors que la Contremaître appelait son Izu qui ne se fit pas prier pour montrer le bout de ses naseaux.
La peau rude et brune de Bernardo tourna au mauve pâle, et sa mâchoire tomba sur le côté, comme tiraillée par un rictus. L’Izu accourut, la gueule arse, le sang montant aux cornes et les pupilles reptiliennes emplies d’une vive excitation, mais, s’approchant du gnome, il ne fit rien du tout, mattant juste sa maîtresse de dépit avant de se consoler sur un manchon de canard tombé au sol. Sa chair sur les os commença à brûler, diffusant une atroce odeur de cochon en décomposition, et ses billes éclatèrent comme des petits pois. Au vu de la vapeur qui se dégageait de son enveloppe corporelle, le mineur avait été, pour ainsi dire, brûlé de l’intérieur.
“Bohéhoooo ! Bernardo ! Qu’c’était un chouette p’tit cul, féchié, quoi !” scanda un gnome dont les yeux roulaient sous ses sourcils rebours.
“Rho, ça fait le quatrième qui tombe dans l’trou depuis l’début d’la saison, ça va ti bien, les p’tits culs !” enchérissa un autre travailleur, la bouche encore pleine de la dernière goulée d’haricots blancs.
Les gnomes, d’un pragmatisme brut, n’étaient pas du genre à s’appesantir sur la mort. Bernardo n’était plus qu’une carcasse enflée, un tas de viande noircie qui commençait déjà à puer et à attirer la vermine et les mouches. On le scruta un temps, en silence, comme pour évaluer la peine à fournir pour lui rendre honneur, puis Soulet cracha dans ses mains, se leva et décréta :
“Allez, les p’tits culs, ça sert à rien d’le laisser moisir ici. On va l’jeter dans la mare d’Erg. Elle avale tout, cette vieille gueule.”
Quelques grognements d’assentiment montèrent du groupe, entrecoupés de coups de cuillères dans les bols. Le corps fut saisi sans ménagement, un bras ici, une jambe là, et traîné à travers les galeries, laissant derrière lui une traînée huileuse. La Mare d’Erg, sombre et dense comme un puits d’encre, s’étalait non loin des cabanons. Une odeur de soufre et de cendres s’en élevait, mélange écoeurant qui semblait provenir du cœur même de la terre.
Les gnomes balancèrent Bernardo sans cérémonie. Une consternation morne, sans larmes, les yeux errants et vides, régnait chez les mineurs, tous d’avantage hébétés par leur vie de misère et de travail plus que la fatalité d’une mort qui toujours les guettait, couarde et ténébreuse. Le corps heurta la surface avec un bruit mat, puis disparut en une seconde, happé par un plouf. Ils attendirent un instant, par habitude, s’attendant presque à ce que quelque chose se produise – un remous, un cri, une manifestation surnaturelle. Mais il ne se passa rien. Le silence retomba, les épaules furent secouées de mouvements qui eurent l’air de s’étendre dans la plèbe, des houles de sanglots et de gémissements montèrent du fond des détresses réveillées quelques instants.
Puis, la mine reprit son rythme coutumier, ses bruits de ferraille, de souffle et de pioche remplissant à nouveau les galeries. La mort du malheureux fut reléguée aux récits de pause, contée avec une certaine gouaille par Soulet, qui ajoutait à chaque fois un détail absurde pour rendre l’histoire plus mémorable. “J’te jure, les p’tits culs, ses tripes fumaient comme un pot-au-feu ! Y’avait un dragon dedans, vindiou !” qu’il disait lors des pauses déjeuner. Mais au fond, personne n’y pensait vraiment.
Les jours s’égrainèrent, pesants, dans le ventre noir de la mine. Les gnomes, l’échine courbée sous l’effort, reprirent leur labeur, là où l’électrum scintillait encore, veine avare dont il fallait arracher les entrailles à grands coups de pioche. Ils louvoyaient entre des amoncellements d’outillages, dans la camaraderie du labeur, rythmé à intervalles réguliers par les retombées des grondements amortis.
Ce matin-là, Soulet travaillait seul à l’aile droite, son voisin ayant été raflé par une phtisie galopante. Haut en fumerons, il pestait entre ses dents, comme à son habitude, contre la mauvaise roche, ses éclats perfides et la grande dinde de Cléa qui l’affublait de tous les sobriquets les plus débectants, lui pointant son dandinement mou de lanturlu flemmard et lambinant.
L’envie d’uriner le saisit, d’affreuses anxiétés lui rongeaient la cervelle alors que l’Izu tournait autour avec la frénésie d’un piranha dans une pouponnière. Il pensait à son ménage, aux dettes qu’il avait à la Taverne de Dubois, à la viande qui était de plus en plus chère. Il n’allait pas se rabaisser à faire comme ces débiles de Sandragons, manger du cheval, quand même ! Et, tournant les talons, son pas se posa sur un caillou roulé sous la poussière. Sa botte glissa, un juron s’échappa de sa gorge, et soudain il bascula, aspiré par le vide, tourbillonnant dans une roue d’air, dans son levain de colère qui fermentait en lui. Ce fut une chute interminable. L’air lui fouettait le visage, ses hurlements se perdaient dans l’abîme comme une plainte étouffée par la gueule béante de la terre. Tout autour, l’obscurité semblait liquide, palpable, engluant ses membres dans l’étreinte d’Ashed. Il tomba, tomba encore, ses pensées défilant en lambeaux, déchirées par la peur. Une minute entière de descente, un temps quasiment inappréciable, mais une éternité pour le gnome dont le corps frêle n’était pas taillé pour ces abîmes.
Enfin, l’impact. Le sol l’accueillit avec la violence d’un coup de pioche, l’horrible fracas résonna à travers les Mines d’Erg. Ses os craquèrent comme ceux d’une caille balancée contre un mur, avec une trépidation prolongée à travers le Tamnaeth. Il sentit son torse se compresser, sa mâchoire se démettre, et il lâcha un flot de supplications dans un époumonement furieux de ses flancs. Pourtant, il ne mourut pas. Il ouvrit les yeux, ou ce qu’il en restait, son regard flottant dans un monde de pénombre.
C’est alors qu’il les vit.
Deux gigantesques billes bleues, lumineuses comme des gemmes maudites, avec des fentes à la reptilienne, fixaient Soulet du fond des ténèbres. Elles scintillaient, immenses, suspendues dans l’obscurité, comme les yeux d’un monstre géant tapi dans les profondeurs. Une lumière froide et cruelle en émanait, plongeant directement dans son âme meurtrie d’effroi. Ces yeux n’étaient pas naturels, ni même animaux. Ils appartenaient à quelque chose d’ancien, de terriblement vaste, quelque chose qui n’était pas, ou plus, capable d’exister dans les Contrées d’Izuvis.
Soulet voulut bouger, mais son corps brisé n’obéissait plus. L’écume aux lèvres, crispé de douleur et d’angoisse, il laissa échapper des bordées d’injures. Puis, il sentit un souffle glacé passer sur lui, une haleine chargée de soufre et de mort, et une voix émergea des ténèbres, grondant dans les recoins de la roche :
“JE… SUIS… LE SOUVERAIN… DES TEMPÊTES…”
Le gnome, à l’agonie, ne pouvait qu’écouter, les paroles résonnantes en lui comme le glas de sa propre existence. Les billes bleues s’avancèrent, dévoilant lentement une silhouette saurienne colossale, presque indistincte, dont les contours semblaient se confondre avec les ombres elles-mêmes. Puis, avant qu’il ne puisse voir davantage, tout devint noir, et dans une fraction d’instant, des tas de cordages furent jetés du haut du gouffre afin qu’il puisse être remonté.
Une débandade de mineurs rués comme des chevaux s’était portée pour aider le pauvre hère. Dans les Mines, un effrayant silence avait tout d’abord succédé au fracas du chambardement et aux poussées furieuses des hommes. Une stupeur semblait s’être appesantie sur l’immense béance, dans les foudroyantes ténèbres, puis, de dessous le gouffre, on beuglat à l’aide, et les travailleurs se mirent à tirer tous ensemble, au pas de charge, sous la voix commandante de Dame Sombrûlure qui avait vu Soulet sombrer dans le trou.
Une pâleur d’homme nu se détacha petit à petit du fond des ténèbres, sa silhouette chancelante attachée par les cordages, et une clameur monta, des mains se tendaient, et Yahl, en tête de file, avala sa chique en voyant son camarade. Tous l’ausculaient, le palpaient, le questionnaient comme doutant de la réalité de ce revenant qui inopinément ressuscitait.
Soulet, très faible, un étourdissement dans la tête et les yeux vagues, les regardait avec la stupeur d’un homme qui se réveillerait dans sa bière. Il ne se rappelait de rien, si ce n’est qu’il avait eu une forte envie de pisser, la pensée effrayamment lucide d’avoir la vessie pleine, puis, il s’était abattu sous une pluie de pierres quelque part avec un orage violent, tâtant le sol, et c’est tout. Il leur contait la chose avec un calme, sans paraître avoir conscience de la camarde bousculée en chemin, dans cette trombe furieuse où il était censé avoir péri, broyé, pulvérisé comme de la chair à pâté. Il ne lui restait plus qu’un grand choc sourd dans le crâne et qu’il sentait jusque ses vertèbres, quelque fois il s’arrêtait de respirer, avec un bégaiement où s’inachevait son récit et qui sur ses lèvres s’empourprait d’un peu de salive de sang montée sur sa poitrine.
“T’es tout cabossé, p’tit cul ! On va t’emmener à l’infirmerie !” lui glissa Yahl, en lui appuyant le doigt sur l’os du genou qui sortait de la chair.
Mais l’idée de l’infirmerie révolta Soulet, il secoua énergiquement la tête, demandant vite à avoir une culotte et une veste à enfiler au-dessus des lambeaux de défroqué restés accrochés à sa nudité pour reprendre son labeur afin d’être payé. Il avait besoin de caillasse, impensable d’arrêter sa journée alors qu’il se sentait à peu près bien et surtout miraculé.
Une consternation démoralisait le reste de la troupe, mornes, ils contemplaient l’horrible corps défoncé du bougre qui ne semblait pas du tout se rendre compte de son état de santé.
“Eh bien… si tu te sens serein… Tu peux reprendre ton labeur, cochon. Mais attention à toi. T’es tout seul à l’aile droite, aujourd’hui.”
Cléa prononça ainsi sa première parole de pitié chaude, tombée sur un nouveau miracle d’une humanité frappée dans l’accomplissement du devoir. Les hommes repartirent, pioches en main, et Soulet, claudiquant, s’engouffra dans l’aile et repris son extraction d’électrum. Tac, un coup, puis deux, puis douze : une frénésie s’empara de lui, extraordinaire, bien que sa balèvre s’était fendue d’une gerçure qui la coupait en deux comme une entaille de couteau, la chair à vif saignait, irritée en outre par les éclats de minerai, et il lui vint aussi une douleur sourde et brûlante qui lui cassait les bras à la hauteur des épaules. Il ne mollissait absolument pas néanmoins, se raidissait contre la peine, sa chair en feu, avec la sensation grièche de cuire dans un volcan.
Puis, le gong de la pause déjeuner sonna. Soulet écarquilla les yeux, la bouche en croupion de poulet, tout mouillé de sueur entre les deux omoplates, admirant tout l’électrum qu’il avait réussi à dégager en un temps record, ravi de lui même et de la paie à venir qui lui permettra d’éponger ses dettes. À grandes enjambées, il se dirigea vers le cabanon à l’extérieur, tout secoué d’une énergie nouvelle et d’une force quasiment titanesque.
Au dehors, le soleil était timide, et Cléa apporta, vergogneuse, une énorme plâtrée de fèves blanches cuites dans de la graisse de canard et des livres de lard fumé. Les gnomes se mirent à ricaner, oscillant sur leurs tabourets, s’amusant de leurs risettes avec des goulées d’eau-de-vie. Mais tout à coup, un râle expira sur les lèvres violettes de Soulet, après un glapissement prolongé où sa petite poitrine eut l’air de se rompre, et, mou comme une chiffe, les paupières retombées sur un effrayant regard de mort, sa tête roula dans le vide. Sans larmes, blanc comme le crépi d’un vieux bordel, il se mis à cracher une fumée épaisse de ses entrailles, la mâchoire disloquée en une grimace fébrile, et dans une secousse furieuse, ses yeux éclatèrent comme des petits pois.
“P’tit cul ! P’tit cul !” hurla Yahl qui se rua sur son ami, les paupières rouges dans une bouffissure humide de la face. Ses mains tentèrent de toucher la peau du pauvre gnome, mais sa chair était aussi incandescente que de la lave. De toutes évidences, le cadavre cuisait, un ouragan de feu grillait ses entrailles et une atroce odeur émanait désormais de ses orbites vides. Une pâleur exsangue de mou de veau échaudé composait désormais son visage fondant, avec des filoches de charnure, de moelles et de viscères qui brûlaient.
Des pleurs pleins les larmiers, Yahl se jeta aux pieds de la Contremaître Argalire, l’invectivant d’abord, puis la suppliant de ne plus jamais mettre qui que ce soit à l’aile droite ou à proximité de la béance. À la fin, cette douleur, mêlée de colère monta la foule : les mineurs tentèrent de s’approcher du cadavre fumant, une boue de cervelle coulait alors à travers leurs chaussures, et tous, tour à tour, hurlèrent leur détresse et leur peur de finir ainsi. Des rancunes grondaient contre l’inégalité des chances qui met toujours du même côté la mort, et Cléa, prise au piège sur cette hostilité naissante, l’œil dilaté et muet, s’exprima.
“Bien, BIEN ! Compagnons ! J’ai compris ! Il n’y aura plus de travailleurs à l’aile droite, et personne ne s’approchera plus jamais du trou. Maintenant, il faut s’occuper de votre copain… quand il aura fini de cuire. Capiche ?”
Les gnomes répondirent par d’animales plaintes inarticulées montées de dessous leurs écharpes, mais Cléa, perdue dans ses idées, repris le chemin de la Mine sans répondre, remontant parfois d’un léger sursaut d’épaules son faix qui glissait, ses fins sourcils tendus comme une corde d’arbalète.
Les narines ouvertes à l’odeur du sang cuit qui empuantissait l’air, les mineurs s’improvisèrent brancardiers, prenant le mutilé sur une planche tel un brancard de fortune, et la sève qui s’égouttait de ses blessures pleuvait en liquide ardent sur l’herbe, chaude, calcinant même les fleurs. Yahl, triste et las, passait dans les sueurs de son petit front une main rouge dont l’empreinte l’étoila d’une auréole sanglante, et, pris d’une angoisse vive, but à même les burettes une gorgée de gnôle, frotta à son bliaud ses doigts poisseux d’une glu de sang, puis hocha la tête auprès des siens pour leur ordonner de balancer le corps de Soulet dans la mare.
Au soir même, Dame Sombrûlure, tenaillée par un retour de migraine atroce, les yeux battus et flottants, des disques rouges tournoyant au fond des prunelles, annonça à ses supérieurs que l’extraction d’électrum serait moins productive, de multiples accidents ayant eu lieu. Le maire, dépêché sur les lieux, l’avait saluée d’un presque imperceptible mouvement de tête, organisant des bénédictions en l’honneur d’Ashed pour que les morts puissent reposer en paix, et la Contremaître, évoluant dans son sillon, raide, froide, sévère, enfermée dans son impassibilité morte, avait conclu le discours en condamnant définitivement le chemin jusqu’au gouffre maudit. Une pâleur aigre blanchit le ciel gris, éclairant les faces blêmes, et tous furent dépêchés pour reprendre leurs pioches et redoubler d’efforts pour l’extraction de l’électrum en mémoire de leurs amis disparus, ne sachant jamais ce qu’il y avait réellement au fond du gouffre des Mines d’Erg.
Narré par Milo – Ecrit par Kax – dédié à notre Tata Bree