Emrill, capitale du Pays de Narth, an 1273
Emrill, éblouissante capitale du Pays de Narth, incarnât à la fois une magnificence resplendissante et une tragédie teintée de gravité. Couronnée d’un palais somptueux, fait de marbre immaculé et d’or scintillant, la cité se révélât être l’incarnation la plus élevée de la beauté architecturale. En son cœur, la grandiose place royale, théâtre à la fois du couronnement solennel et de l’assassinat ignominieux du souverain Magar, fût ornée d’une imposante effigie de ce dernier, gravé à jamais dans une posture empreinte de majesté perpétuelle, un poignant contraste avec l’infamie de son meurtre, perpétré par nul autre que son propre frère, Héraclion.
De cette place, se dévoilât l’auguste Tour de Magar, la plus éminente académie des arcanes des vastes contrées d’Izuvis, sanctuaire où affluassent les thaumaturges des terres lointaines pour y puiser les arcanes les plus sublimes sous la puissance de la déesse Clavine, dont l’essence emplît les murs.
D’énormes chariots pleins de lis dodelinants descendissent lentement et à grand bruit les rues luisantes. L’air fût lourd du parfum du jasmin, et leur beauté semblât apporter un calmant à une jeune femme qui ouvrît une lettre, tout en mangeant des cerises distraitement, assise sur un banc de marbre. Elles eussent été cueillies à minuit et le froid de la lune eût pénétré en elles. Des pigeons à la gorge d’iris et aux pattes rosées virevoltassent autour de la baiselette, Dame Naria de Falcourt, dont le corsage vert foncé lacé sur son déshabillé noir semblât lui contraindre la respiration.
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À l’adresse de sa Grâce la Duchesse Naria de Falcourt,
De la plume du Vicomte Dorian de Vesperlin,
Domaine de Cimambroise, le sixième jour du mois de Fertitas
Madame,
Oserais-je, en cet instant délicat, me soustraire aux rigides diktats de la bienséance pour vous livrer les élans secrets qu’éveille en moi l’admirable perfection de vos charmes ? Je m’abstiendrai, craignant qu’une telle hardiesse fût trop aisément prévisible, voire d’une banalité affligeante pour un esprit aussi raffiné que le vôtre. Vous savez bien, Madame, qu’il ne sied point à ma personne de suivre les sentiers battus et rebattus, tracés de main de maître par d’autres, infiniment moins dignes d’attirer votre auguste regard. Permettez donc que je sois, sinon le premier, du moins le plus assidu à vous entretenir des insignifiantes mais néanmoins délectables tragédies qui parsèment notre chère cour comme autant de roses aux épines acérées.
Je confesserais volontiers, Madame, que lors de cette soirée d’une effroyable monotonie au palais de la Comtesse de Redorn, je souffris cruellement de la morne platitude de mes compagnons d’infortune. Bien que les candélabres y scintillassent avec une ostentation ridicule, ces âmes fades ne purent jamais susciter en moi le moindre élan d’intérêt. Hélas, mes pensées étaient alors bien trop accaparées par l’image troublante de ce que nous eussions pu échanger, vous et moi, en des termes plus audacieux. Ah, Madame, que ne donnerais-je pour que ces malheureux pussent saisir l’infinie délicatesse de la provocation dans cette danse subtile qu’est le désir, eux qui se complaisent dans la grisaille d’une monotonie mortifiante !
Mais je digresse, et il me tarde de vous faire part d’un récit qui, je n’en doute point, éveillera en vous ce charmant sourire que j’ai eu maintes fois le plaisir d’observer. Vous n’aurez certainement point oublié le Marquis de Solmère, cet infortuné qui s’entête à cultiver une réputation de probité qui ne saurait être plus grotesquement usurpée. Figurez-vous, Madame, qu’au dernier banquet donné par la Comtesse d’Avrant, ce triste sire fut surpris en une posture qui ne manquerait point de faire rougir le plus éhonté des dépravés. Il se fût d’abord éclipsé des festivités — ou, pour parler plus justement, il se fût arraché aux insipides palabres de quelques barons aussi fades que les brouets du peuple — pour trouver refuge dans la serre ombragée du domaine, et ce, en fort galante compagnie.
Mais ce qui prêterait à sourire, Madame, est que l’objet de ses ardeurs n’était point une simple soubrette ou quelque jouvencelle facile à corrompre. Non, c’était bien l’épouse vénérable de Monseigneur l’Évêque de Valécorne en personne, dont les cris de dévotion, si l’on ose ainsi dire, résonnèrent avec une ferveur telle qu’ils eussent fait frémir le plus libertin des ecclésiastiques. Mais, Madame, retenez votre souffle, car la scène se corse davantage. Il ne s’agissait point là d’un simple caprice charnel dissimulé dans l’ombre des fougères ; non, le bon Monseigneur l’Évêque — toujours si prompt à prêcher la chasteté et la tempérance — était présent, et non pas seulement pour réprimander sa tendre épouse. Il se trouvait fort opportunément dissimulé derrière quelques feuillages, observant d’un œil attentif les attentions du Marquis, lesquelles ne laissaient guère place à l’imagination la plus débridée. Vous imaginez sans peine le scandale qui s’ensuivit. Mais ce qui m’amuse le plus, c’est l’infâme duplicité dont firent preuve les courtisans présents, tous feignant un silence approbateur, sachant bien que chacun cache, en son sein, des turpitudes bien plus dignes de l’enfer que celles-ci.
La Duchesse de Lymire dont le goût pour les ragots fielleux ne connaît nulle retenue, se délecta de l’histoire avec une malveillance sournoise, répétant à qui voulait l’entendre, et ce avec son ricanement mielleux, qu’aucune pénitence, si ardente fût-elle, ne purifierait jamais Monseigneur l’Évêque ni son complice de la souillure d’un tel péché. Oh, Madame, quel théâtre grotesque.
Vous imaginez sans peine l’ironie de la situation, elle qui s’enorgueillit d’une réputation immaculée, tout en entretenant une correspondance des plus ambiguës avec son propre frère, que d’aucuns disent non dénuée d’un amour excessivement fraternel. Mais qui suis-je pour juger ? Je ne fais que relater des faits, tout en me délectant de l’idée que, quelque part, vous souriez en lisant ces lignes.
Puis-je encore vous importuner de ces piètres intrigues de cour, ou suis-je déjà coupable d’avoir abusé de votre précieuse attention ? Quoi qu’il en soit, je me retire, non sans espoir que vous daigniez me répondre, Madame, et que votre réponse soit aussi brûlante que le désir que vous attisez en mon âme.
Avec tout le respect dû à votre Grâce,
Dorian, Vicomte de Vesperlin
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Deux lunes plus tard, une lettre est déposée à la Maison de Vesperlin, appelé le Domaine de Cimambroise.
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À l’adresse du Vicomte Dorian de Vesperlin, par la Duchesse Naria de Falcourt, le huitième jour du mois de Fertitas
Mon très éminent et précieux Vicomte de Vesperlin,
Quelle félicité que de recevoir vos missives ! Mille fois gracieux remerciements vous soient adressés pour l’immense satisfaction que me procure l’échange avec un interlocuteur dont l’attention bienveillante suscitât l’envie des esprits les plus érudits ! Et que dire de votre moue qui m’enivre. Ah ! Vous me rendez tout chose !
Je suis tout à la fois sidérée, stupéfiée, presque pétrifiée, de constater les ignominies qui se déploient au sein de la cour. Que le Panthéon infiniment miséricordieux plût à ce qu’elles fussent les seules exactions dont s’enquit ce misérable Évêque, personnage d’une grossièreté fiélonne ! L’on susurre même qu’il se soit adonné à des malversations financières, amassant des richesses par l’entremise de jeux d’argent. Puissent les divinités qu’il a si effrontément outragées le châtier un jour pour avoir ainsi flétri la réputation immaculée de notre chère Emrill !
Quant au fiel que déverse la Duchesse de Lymire, que le Seigneur Ashed l’emporte dans les abîmes ! Je ne saurais dissimuler l’aversion viscérale que j’éprouve envers cette créature elfique, incapable de prononcer autre chose que des turpitudes. Figurez-vous, très cher Vicomte, que l’on rapporte qu’elle eût l’audace de propager une calomnie aussi grossière qu’infâme : elle prétendît que vous vous fûtes compromis avec votre femme de chambre Sandragonne, et que cette dernière s’occupât de votre lance dans un élan de volupté. Quelle scélérate imposture que de supposer un homme de votre condition se livrer à de telles turpitudes avec une reptiloïde de si basse extraction ! Par Clavine, j’apprécie les commérages tout autant que quiconque, mais je hais les affabulations perfides !
Que penseriez-vous, mon cher Dorian, si demain, à la tombée du crépuscule, nous nous promenassions dans les allées ombragées du parc de la Porte de Magar ? Derrière les fourrés opulents de groseilles à maquereau, nous pourrions nous abandonner à la dégustation d’une eau spiritueuse Brigalienne prohibée par la loi de notre Capitale. Que cela ne nous effraye point, mon tendre belliqueux, la discrétion nous suffira pour échapper aux regards inopportuns. Je possède un manteau à l’ample capuchon d’une teinte aussi noire que le poix : nul ne saura me discerner sous cet accoutrement. Rassurez-vous toutefois, mes atours dissimulés se révéleront bien plus seyants pour vous servir…
Il en va d’ailleurs de notre prudence, car ma mère ne souffrirait point de nous voir en aussi étroite promiscuité, mon très cher Vicomte. Vous n’ignorez pas que cette dernière est l’alliée la plus fervente de la détestable Duchesse de Lymire, et qu’elle œuvre ardemment à me mettre en épousailles à Daeron, le Chevalier de Madelgarde. Bien qu’il soit empreint de civilité et d’une tendresse… certaine, sa mollesse et son inertie intellectuelle me révulsent. Il me semble constamment enveloppé dans une torpeur soporifique. Il court même à la cour un adage selon lequel si Daeron déclarait qu’il fût midi alors que régnerait l’obscurité la plus totale, il serait légitime de s’inquiéter pour la trajectoire du soleil lui-même.
Je me languis, mon très cher, de recevoir votre réponse. Le moindre frémissement de votre prose fait vibrer les ventricules de mon cœur dans une exquise anticipation. Rien qu’à l’idée d’effleurer votre peau parfumée de musc, mes pensées s’envolent vers un délice Manexien.
Puissent les divinités du Panthéon vous accorder leurs bénédictions les plus sublimes,
Naria de Falcourt
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À l’adresse de sa Grâce, la Duchesse Naria de Falcourt, Par le Vicomte Dorian de Vesperlin, ce neuvième jour du mois de Fertitas.
Madame,
Quelle douce ironie que de tremper à nouveau ma plume dans l’encre noire de nos secrets, à peine quelques heures après ce que je n’oserais nommer qu’un murmure de la nuit, empli de vos soupirs étouffés et de nos silences plus éloquents que mille serments.
Sachez que notre tendre escapade, envolée avant que l’aurore ne dissipât les dernières ombres de la nuit, a éveillé en moi une effusion de pensées inavouables — mais point étrangères à vos charmes vénéneux, que je n’eus, hélas, pas l’audace de consommer tout à fait encore.
Oh, ma chère Naria, les fourrés du parc de la Porte de Magar conservent en leurs frondaisons le souvenir de nos corps enfiévrés par la liqueur défendue, tout comme votre manteau d’ébène, ô combien utile pour dissimuler les mains aventureuses du pécheur que je suis. Que vous dire de plus, sinon que l’intimité de votre gorge, que j’effleurai du bout des lèvres, demeure gravée dans ma mémoire comme un fruit dont l’odeur persiste longtemps après l’avoir humé, sans jamais l’avoir pleinement goûté. Il est vrai que nos étreintes se tinrent sur le fil du précipice sans que nous osions franchir ensemble l’ultime abîme… pour l’instant.
Mais je m’égare dans des souvenirs trop frais, n’est-ce pas ? Parlons donc d’autres jeux, Madame. Si nos petites escapades doivent se multiplier — ce que je ne saurais qu’encourager — je me permets d’évoquer des compagnies nouvelles que je serais honoré de partager avec vous, pour peu que la discrétion reste notre complice indéfectible. Figurez-vous que la belle Graziella, hétaïre renommée de notre auguste capitale, ne manque jamais d’ajouter un zeste de piquant à des rencontres tout ce qu’il y a de plus délicieuses en son modeste domaine urbain du Carré des Lys Noirs. Vous, ma chère, n’avez jamais craint de vous aventurer hors des sentiers battus de la vertu convenue ; aussi je gage que vous pourriez trouver là de nouvelles sources d’amusement, si toutefois le cœur vous en dit.
Quant à ce pauvre Daeron — Ah ! Devrais-je le plaindre ou l’envier ? Quelle existence douce et indolente lui est réservée, lui qui ne saurait même deviner quels feux vous animent, vous, dont la beauté n’est jamais aussi éclatante que lorsqu’elle est défendue. Ne le blâmons point cependant ; sa mollesse vous laisse la liberté d’errer dans des bras plus prompts à répondre à vos désirs les plus secrets.
Je n’ose révéler dans cette missive un autre scandale dont les échos me sont récemment parvenus — mais croyez bien, ma très chère, qu’il vous fera frémir d’amusement. Je vous en conterai tous les détails lors de notre prochain tête-à-tête, si vous daignez encore m’accorder l’honneur de votre compagnie. Disons d’ici trois nuits, au Carré ? Je vous y attendrai avec vif émoi, dans tous les cas.
Je languis d’entendre vos pensées sur ces réflexions licencieuses, tout en sachant que votre esprit raffiné ne sera guère choqué par mes élucubrations. Peut-être nous retrouverons-nous à nouveau, ce soir furtif, lorsque les ombres se feront plus longues, et que les vents porteront nos secrets à l’oreille des étoiles.
En attendant, recevez, ma tendre complice, les doux murmures de mon affection la plus sincère, et que les dieux du Panthéon veillent sur notre échappée belle, fragile et précieuse.
Avec toute ma dévotion et un soupçon de malice,
Dorian, Vicomte de Vesperlin
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C’est au lendemain de la balade bucolique au Parc de la Porte de Magar et avant la soirée au Carré des Lys Noirs, qu’une autre missive arrivât chez Dorian. Le parchemin en peau fût parfumé de jasmin, et une trace graisseuse de rouge à lèvres ornât la calligraphie présente sur le dessus.
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À l’adresse du Vicomte Dorian de Vesperlin, par la Duchesse Naria de Falcourt, le dixième jour du mois de Fertitas
Mon estimé et illustre Vicomte de Vesperlin,
Vous devriez discerner, à la lecture de mon écriture, qu’elle fût rédigée avec toute la passion imaginable.
Mère m’interrogea sur mon absence lors du banquet familial et l’odeur prégnante du musc qui imprégnait les soieries de ma robe, je la priai, en cet instant, de ne point se mêler de mes escapades nocturnes. Je n’eusse nul besoin ni de ses petites subtilités, ni du grand crédit de notre maisonnée pour m’adonner à la frivolité. Il ne me fût nécessaire que ma liberté. Que je demeurasse maîtresse de mes actions ! Rien dans l’univers ne me ferait renoncer à cette conviction.
Qu’il me tarde de vous revoir, bien évidemment que j’accepte de vous rejoindre au Carré des Lys Noirs ! Qu’il me tarde également de me délecter du miel sortant de votre béatitude, déblatérant des épithètes sucrées plus passionnantes les unes que les autres ! Oh, comme vous n’êtes que passion à mes yeux ! Que diriez-vous d’une robe chamarrée de gaze d’argent et de taffetas rouges du Kyrmor, pour cette prochaine entrevue ? Ma femme de chambre m’a poudré la perruque à l’aube, j’y glisserai quelques monocotylédones du jardin !
Car oui, je me dois d’être aussi sincère avec vous que je ne suis éprise. Daeron, le Chevalier de Madelgarde, fût revenu à la charge ce midi. Mère lui eût préparé de la tisane d’aubépine et l’enjoignit à me reluquer pour juger si j’étais convenable pour les épousailles. Il m’eût tapoté sur le cuissot et se targuât de m’affubler du sobriquet de « belle gamine ». Bougre de porcinidé ! Que la Vivepeste lui dévore son faciès déjà bien abîmé ! Je ne saurais décrire avec quel dédain je le considérais, ce pitoyable individu dont l’arrogance n’avait d’égal que son manque d’éducation. Si seulement il se rendît compte de l’ignominie de ses paroles, peut-être s’abstiendrait-il de proférer des charmes aussi pathétiques.
Si j’avais le pouvoir de faire disparaître ce visage podagre de mon esprit, je ne m’en priverais pas. Qu’à la place, je m’enivrasse de la tendresse que vous m’offriez, m’enveloppant de chaleur, et que chaque regard échangé fût une promesse de quelque chose de plus grand, de plus beau, de plus… Vous voyez.
J’eusse besoin, j’eusse soif de vous voir. Je crois que je donnerais le reste de ma vie pour converser avec vous un quart d’heure des facéties les plus indifférentes. Je ne désire parler à personne, encore moins à Daeron, afin de ne point gaspiller l’écho de vos paroles qui tremble tel un émail sur les miennes et les fait sonner plus tendrement. Lorsque le soleil se fût couché, je ne voudrais voir aucune lampe afin d’allumer, au feu de vos yeux de Tieffelin, mille bûchers secrets…
A demain, mon très tendre, je brûle et je combuste,
Votre dévouée Naria
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Quelques jours après le fameux passage au Carré du Lys Noir, une nouvelle missive arrivât en possession de la Duchesse.
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A l’adresse de sa Grâce, la Duchesse Naria de Falcourt,
Par le Vicomte Dorian de Vesperlin, ce treizième jour du mois de Fertitas.
Madame,
Cette nuit, au Carré des Lys Noirs, vous avez embrasé mon âme d’une manière que je n’aurais jamais osé imaginer. Certes, nous avions dansé sur le fil du scandale auparavant, mais jamais, Ô non jamais, nos étreintes n’avaient pris cette teinte de volupté si délicieusement indécente. Que la nuit fût brève, mais qu’elle se grava dans nos chairs comme un souvenir brûlant, qui refuse obstinément de s’effacer à l’aube.
Vous rappelez-vous, ma chère, lorsque sous cette lumière tamisée qui ne faisait qu’accentuer la pâleur divine de votre peau, vous vous laissâtes aller, l’esprit embrumé par le vin et les doux murmures que je vous susurrais à l’oreille ? Oh, combien vos doigts tremblants, abandonnés à mes caresses plus aventureuses, parlaient un langage que ni vos lèvres ni vos soupirs n’auraient pu exprimer. Votre gorge s’offrit une fois de plus, mais cette fois, Ô ma douce, ce n’est pas le bout de mes lèvres qui s’y est égaré. Non, je crois que vous vous souvenez parfaitement de l’audace dont je fis preuve, audace que vous ne fîtes nullement mine de refuser.
Il y eut un moment, entre la musique et les échos de rires résonnant des alcôves, où j’eus l’impression que le temps s’arrêtait. Oui, juste là, contre ces tentures carminées, quand vous vous laissâtes emporter, le dos cambré comme une déesse damnée, en proie à des délices que nul mortel ne devrait connaître. Madame, la soie de votre robe ne fût pas le seul tissu à céder sous la pression de la nuit … Et les regards indiscrets qui auraient pu surprendre la scène ne seraient que les témoins impuissants de l’étreinte fiévreuse que vous avez inspirée et nourrie.
Mais, hélas, à l’heure où j’écris ces lignes, je me prends à m’interroger. Auriez-vous réellement goûté à l’intégralité des plaisirs que cette soirée pouvait offrir ? Après tout, plusieurs sont partis bien avant que nous n’ayons quitté cette scène du crime … Car crime il y eut, Madame. Le crime de nous être abandonnés, corps et âme, aux jeux de chair. Ce qu’il y eut derrière cette porte close – faut-il vraiment que je le vous rappelle ? – c’est un festin où nul interdit n’a été respecté.
Ne craignez point, néanmoins ! Je reste, comme vous le savez, d’une discrétion exemplaire, surtout lorsque le souvenir de tels événements me donne tant de matière à méditer. Sachez, cependant, qu’un mot malheureux, soufflé à l’oreille d’un certain indiscret que nous connaissons bien, pourrait, hélas, transformer ce doux souvenir en une rumeur des plus sulfureuses. Oh, je n’oserais pas m’abaisser à pareille bassesse, mais la société, ma chère, n’est point si indulgente que nos escapades nocturnes le sont.
Je languis de vous revoir, bien sûr, et de converser sur ces choses, peut-être moins licencieuses, qui échappent à vos lèvres. D’ici là, je me remémorerai, non sans une certaine satisfaction, ces instants où vos mains ont supplié mes lèvres de descendre un peu plus bas, encore plus bas, jusqu’à ce qu’il ne soit plus possible de revenir en arrière sans provoquer un tumulte en vous … et en moi.
Restez discrète, je vous en conjure, et nous pourrions réitérer ces plaisirs sans retenue aucune. Mais ne vous méprenez point, Ô ma douce, cette fois-ci, je ne m’arrêterai pas à mi-chemin.
Avec mes plus tendres et brûlants sentiments,
Votre dévoué,
Dorian, Vicomte de Vesperlin
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Le lendemain de l’entrevue lascive entre les deux amants ardemment consumés par la passion, un pigeon à la livrée crépusculaire s’envolât vers la fenêtre du vénérable Domaine de Cimambroise. L’aurore fût éclatante et le firmament cotonneux planât doucement au-dessus du Vicomte, lequel, nonchalamment, savourât les effluves subtiles d’un cigare délicatement consumé.
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À l’adresse du Vicomte Dorian de Vesperlin, par la Duchesse Naria de Falcourt, le quatorzième jour du mois de Fertitas
Idyllique Vicomte,
Que je fusse en proie à de profonds troubles en recevant votre missive ! Ah ! Fallait-il que je vous visse, fallait-il que vous me plussiez, qu’ingénument je vous le dise, qu’avec orgueil vous vous tussiez… Pardonnez mes vers tendres, votre évocation de notre nuit passée au Carré des Lys Noirs fit renaître en moi des sensations si intenses qu’il m’en fallût un moment ce matin pour recouvrer mon accalmie. Oui, je me souvins parfaitement de cette lueur sanguine qui magnifiât l’ombre de nos gestes interdits, et de la douceur de vos caresses linguales qui franchirent ma petite fleur des étendues d’Ashed.
J’eusse tant voulu que je vous sentisse vous délasser ! Nous eussions pu emprunter des sentes en lacets, afin qu’à bras le corps fermement vous m’emprisonnasses… Et qu’à pleine bouche sur le séant vous m’embrassasses ! Régal, délice et enchantement : ce n’est que reculer pour mieux (me) sauter.
Concernant le temps, vous dîtes vrai, sembla se suspendre entre deux battements de cœur, et dans cette alcôve où les spectres se jouaient des regards fureteurs, il eût été possible que nous fussions aperçus, mais qu’eussent-ils fait, sinon contempler, fouinards et impuissants, cet élan irrépressible qui nous lia cette nuit-là ? Que leurs yeux restassent rivés sur nous ou non, cela importait peu, car il n’y eût dans ce moment qu’un seul monde : celui que nous créâmes, fait de chair et de liqueur salivaire.
Mais, hélas, vos interrogations sont légitimes. Avais-je, en vérité, goûté à tout ce que cette nocturne escapade pût offrir ? J’avais certes savouré ce vit monstrueux que vous possédiez, que Manex bénît cet appendice saillant et empreint de la virilité d’un dragon divin, je ne puis le nier… Non, je crains que vous n’eussiez à peine effleuré la surface d’un déluge de plaisirs encore plus vaste qui nous attendraient, si seulement nous osassions à nouveau franchir ces portes closes.
Je languirais, moi aussi, de vous revoir, et si vous eussiez à nouveau l’audace de pousser ces plaisirs plus loin encore, je ne vous l’interdirais pas. Certainement pas ! Que vous ne vous arrêtassiez pas cette fois-ci, Vicomte, et que nous franchissions ensemble les limites que nous n’osâmes dépasser hier soir. Que la prochaine fois soit encore plus ardente, plus indécente, et que nul ne puisse interrompre ce que nous aurions à accomplir.
Que vous dîtes de nous y rendre à nouveau demain soir ? Il faut que nous nous hâtassions, car encore quelques lunes et ma Baie du Gong deviendra pourpre. Bien que je ne doute point que vous puissiez me faire découvrir l’extase d’une escapade en sentier terreux – paraît-il que cet art scabreux est des plus orgasmiques et j’en suis d’ores et déjà impavide – je veux prendre mon temps et ne rien rater. A chaque jour, sa découverte. Cette nuit, je me perdusse déjà dans une extase que mes pensées n’avaient jamais osé effleurer…
Avec toute la passion que je puis exprimer, quel souvenir exaltant que cette sauvage étreinte !
Votre ardente et butinée humaine,
Naria, Duchesse de Falcourt
A suivre …